La Bolduc : un hommage à nos racines

Auteur: 
Sachel Cardi-Bissonnette

Score AVA : 9/10

Le peuple québécois semble n’avoir eu que peu d’occasions de se flatter lui-même, lui et les personnes qui ont tissé son histoire, particulièrement au cinéma. Quel chef de guerre, quel meneur d’homme serait digne d’un film triomphant? Les Écossais ont Braveheart (1995), qui repousse l’envahisseur anglais. Les Américains ont Lincoln (2012), qui gagne la plus sanglante guerre de l’histoire des États-Unis. Les Québécois, eux, n’avaient jusqu’à tout récemment que des films comme 15 février 1839 (2001) ou Octobre (1994), qui bien qu’excellents et de grande qualité, nous présentaient nos plus grands échecs (l’échec de la révolte des Patriotes, et l’assassinat scandaleux de Pierre Laporte).

Or, depuis un certain temps, un nouveau courant semble s’emparer du cinéma québécois : on rend hommage à nos héros, mais plus précisément au courage et à la détermination d’un peuple qui a survécu malgré une misère économique et une domination anglo-saxonne omniprésente.

Sorte de suite logique au film Louis Cyr (2013), excellente biographie dramatique du héros canadien-français du même nom, le long-métrage La Bolduc en a toutes les qualités : d’excellents acteurs et actrices (notamment Debbie Lynch-White qui joue le rôle de Mary Travers Bolduc (i.e. La Bolduc)), une bande sonore épique, digne de l’épopée qu’elle accompagne, et une histoire qui mérite d’être racontée.

Le schéma est le même que celui de Louis Cyr : un membre miséreux de la classe ouvrière canadienne-française, qui vit les duretés du monde de la Révolution industrielle, s’élève par ses talents d’exception et devient un symbole national pour un peuple dominé.

La Bolduc, c’est une femme qui vous chante une histoire typique, amusante, sous un air traditionnel, pour vous encourager dans une période où la vie, et la survie, sont difficiles : la Grande Dépression, qui, il est trop facile de l’oublier aujourd’hui, était une décennie incroyablement sombre : des industries ruinées, un taux de chômage cauchemardesque et l’étreinte toujours oppressante d’une église désuète et profondément misogyne…

Qu’une femme très pauvre, canadienne-française de surcroît, réussisse dans cet environnement justifie pleinement le mythe de La Bolduc.

La Bolduc, comme Louis Cyr, reconstitue avec professionnalisme un Québec qui nous est largement étranger, et qui me fascine profondément : un Québec de Canadiens-français résignés, d’Irlandais catholiques qui font figures de frères devant la domination anglo-saxonne protestante, et de Britanniques, qui sans être des monstres inhumains, contrôlent tout de même une partie disproportionnée de l’économie.

En un peu moins de deux heures, on nous offre donc un film réaliste, où la protagoniste, loin d’être un modèle hollywoodien parfait ou cliché, est un être humain à laquelle on s’identifie immédiatement (enfin, autant qu’un millénial comme moi peut le faire) et qui traite son audience en adulte, pas en masse impressionnable. Pas vraiment de scènes ridicules, où une idéologie s’affiche très clairement pour teinter votre jugement et vous tenir la main.

On doit absolument parler de la musique : le long métrage ne se prive guère de montrer plusieurs œuvres de La Bolduc brillamment reconstituées, et à moins d’avoir une haine profonde de la musique folklorique (je croyais que c’était mon cas, d’ailleurs), vous taperez du pied pendant une grande partie du film. La musique est incroyable, mais sert le film, chose que j’apprécie : ce n’est pas une comédie musicale, mais un film axé sur une chanteuse. 

Les points négatifs : quelques personnages unidimensionnels, quelques scènes où l’insistance sur le côté touchant est un peu artificielle…rien qui gâche le visionnement. La vitesse du film est très élevée, ce que j’ai moins aimé, et on passe très rapidement le mariage de Mary, ses premiers enfants, etc. Cela revient à peu près à dire que j’aurais apprécié un film plus long, qui prend le temps de montrer ce qui doit l’être.

Je veux résumer La Bolduc en disant que c’est une ode au stoïcisme franchement héroïque de plusieurs générations de Québécois.es qui ont enduré la misère, la crise économique et la domination religieuse et pourtant ont fait du Québec ce qu’il est aujourd’hui. Le film reste grand public, mais c’est grand public bien fait et respectueux.

Selon moi, y’était temps qu’on ait nos héros au cinéma, batinsse.


L'équipe du journal AVA tient également en remercier la Maison du cinéma, qui nous a généreusement invité au visionnement de presse du 26 mars 2018.

 

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