Les grandes entrevues économiques

Auteur: 
Alexis R. Chevalier

Compte-rendu d’une entrevue avec Olivier Charrette et Thierry Côté, tous deux professeurs d’économie au Cégep de Sherbrooke.

 Q1. L’OCDE exprime la nécessité pour les nations de se concerter par des accords pour lutter contre l’évasion fiscale au niveau du globe. Croyez-vous qu’il est réaliste de penser qu’une telle chose se fera un jour considérant la collusion entre la politique et le milieu des affaires ?

OC - L’analyse que l’on fait, généralement dans les médias, des paradis fiscaux, repose sur une vision monochromatique de la réalité. Dans un contexte global, c’est plutôt la concurrence fiscale qu’il faut viser. N’oublions pas que le Delaware est reconnu comme paradis fiscal. Par exemple, les entreprises de l’état de New York et du New Jersey se livrent une concurrence fiscale importante. Ce n’est pas seulement entre les pays qu’il y en a. Il faut changer cette culture-là, sachant que les entreprises préfèreront toujours payer moins d’impôts.

Par définition, l’évasion fiscale est difficile à mettre à jour, mais les pays devront être sévères le cas échéant. Le Canada fait piètre figure à cet effet, alors que les États-Unis procèdent à des interventions plus viriles.

Quant à la concertation précisément, les deux professeurs s’entendent pour dire qu’un accord fiscal mondial permettrait de s’adapter aux pratiques des multinationales en matière de fiscalité. Thierry Côté a même lancé l’idée d’un taux d’imposition mondial fixe qui empêcherait carrément toute fraude fiscale. Toutefois, considérant la conjoncture politique, la coopération de certains risque cependant de laisser à désirer.

Olivier Charrette souligne qu’il serait possible de coter les pays selon leur laxisme devant l’évasion fiscale. Cela permettrait de baliser les pratiques de lutte à ce phénomène. Cet indicateur pourrait ensuite justifier un blâme, c’est-à-dire une dénonciation publique du laxisme d’un État par une instance comme le FMI. De là, ce blâme pourrait servir à établir des mesures économiques punitives (quota d’importation venant du pays blâmé, taxes sur ses produits, etc.).

 

Q2. La mondialisation est-elle le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté comme le suggère l’OCDE ?

OC- Est-ce le meilleur? Il m’est difficile de le dire. Toutefois, bien appliquée, la mondialisation, de par ses assises théoriques, permet un enrichissement des populations. Le principe de base repose, entre autre, sur la division internationale du travail et la discussion fut déjà entamée pendant l’époque de la Grèce antique. Ses principes de base font même partie de la réalité des peuples primitifs telle qu’étudiée par les anthropologues. Il n’y a rien de nouveau ici! Toutefois, il est possible que les modalités d’application des règles de la mondialisation puissent en arriver à ne pas permettre d’atteindre l’enrichissement d’une majorité d’individus, en permettant d’améliorer le sort collectif.

TC : Entre un État mondialisé et un qui ne l’est pas, on remarque que le premier possède un meilleur niveau de vie que le second. Beaucoup de gens gagnent avec la mondialisation, mais les perdants tendent à se faire entendre beaucoup parce que souvent, ils perdent énormément. Les pertes sont très concentrées, mais les gains sont diffus.

 

Q3. Que pensez-vous des propositions de l’OCDE de maintenir un salaire minimum relativement haut et d’assurer un certain taux de syndicalisation pour protéger les travailleurs les plus pauvres ?

OC et TC- Le problème est que ces mesures sont particulièrement néfastes à l’effet, ironiquement, des travailleurs les plus pauvres. Alors que pour les travailleurs scolarisés, les avantages marginaux de l’emploi sont déjà présents et que le salaire minimum ne s’applique pas réellement, ces mesures pourraient avoir comme effet de nuire aux travailleurs peu qualifiés. On le voit déjà avec la robotisation. Les travailleurs peu qualifiés sont fortement substituables et il serait fort probable que leurs emplois disparaissent si un choc majeur devait survenir. Ce que je crois, c’est qu’il faudrait effectivement procéder de façon progressive avec des réformes du travail, tout en fournissant un effort colossal au niveau de l’éducation. Malheureusement, plusieurs gouvernements semblent considérer l’éducation simplement comme une dépense, alors qu’il s’agit d’un investissement particulièrement rentable! Les gens les plus formés seront à leur tour ceux qui contribueront le plus aux charges fiscales de l’État!

TC - La mondialisation crée du chômage dans la mesure où les compétences des nouveaux chômeurs ne sont pas celles demandées sur le marché du travail. Les former pour les aider à s’adapter serait la meilleure chose à faire.La gratuité scolaire serait une bonne voie étant donné que ça rapporte tellement, les études, que si on est capable d’aller chercher quelques milliers de personnes de plus, ça vaudrait vraiment la peine. En fait, il n’y a rien qui rapporte plus.

OCD’ailleurs, une étude sur la population de l’Alberta évalue que les « cerveaux » des jeunes produisent plus de stocks de valeurs économiques que les sables bitumineux. Cela montre que l’éducation est le meilleur investissement qu’il est possible de faire.

 

Q4. Jacques Gélinas affirme que l’ALENA a été adopté par une élite politique et économique obscurantiste ayant un parti pris idéologique et n’ayant laissé aucune place à la discussion. Ce cas de figure se répéterait pour la négociation de tous les traités de libre-échange. Les accords à venir seront-ils avantageux pour le Québec ?

OC Considérant que la démocratie nord-américaine est peu participative et les contraintes de temps, le traité devait se faire rapidement, compte tenu d’une négociation à membres dans le contexte de l’époque. Une consultation populaire aurait été très longue. Mais en général, le taux d’approbation de l’ALENA aujourd’hui est assez élevé.

 Pour les traités à venir, l’OCDE remarque que les gains de ces nouveaux traités sont très faibles puisqu’ils ont déjà été réalisés avec les accords précédents. L’AMI, un accord qui impliquait l’Europe, a reçu beaucoup de contestation et les politicien(ne)s ont décidé pour cette raison de ne pas le mettre en œuvre. Les démocraties européennes sont beaucoup plus participatives.

 

Q5. À propos du chapitre 11 de l’ALENA…

OC Ça faisait partie d’un “package deal” dont le but théorique était de sécuriser l’investissement qu’une multinationale faisait en s’installant quelque part. On évitait ainsi des nouvelles contraintes ou l’expropriation qui auraient miné la rentabilité de l’entreprise. Oui, il y a eu des histoires d’horreur, mais le but visé était louable, c’est-à-dire de permettre aux entreprises de faire valoir leur expertise dans la zone de libre-échange. Nécessairement, la mobilité des multinationales cause une perte de souverainetédes États qui veulent les retenir.

TC Un impact positif de l’intégration économique est la Turquie. L’UE s’attend notamment à ce que les droits humains soient respectés avant d’intégrer ce pays. La convergence des niveaux de vie peut être aussi très positive. Bon, la Turquie n’a jamais réussi à respecter ces critères…Mais tout de même. On peut aussi considérer la Slovénie, la Croatie. Ces pays ont prospéré dans l’union et font envie à leurs voisins comme la Serbie qui ne fait pas partie de cette union.

OCLa Roumanie est un exemple où les conditions de vie (sécurité ferroviaire, normes dans les orphelinats, etc.) se sont améliorées et ont été maintenues suite à l’intégration à l’UE.

 

Q6. Considérant que la croissance économique infinie n’est pas soutenable sur une planète finie, que pensez-vous des modèles de décroissance durable ?

OC - Je crois qu’il s’agit d’un mauvais usage de postulats théoriques importants. Effectivement, les besoins sont infinis et les ressources sont finies. Toutefois, la notion de sacrifice est inévitable. Par exemple, Malthus avançait que l’humanité était condamnée à la misère étant donné la croissance de la population. Ce qu’on observe est une baisse de natalité dans les pays développés, de telle sorte qu’elle est inférieure, actuellement, à la croissance naturelle de la population. Ça montre qu’on ignore en grande partie de quoi sera fait l’avenir. Je crois davantage aux postulats de la croissance durable qui suggèrent qu’il est possible d’espérer conjuguer croissance économique et environnement, par un usage plus optimal des ressources.

On s’attend par exemple à ce que l’utilisation des énergies fossiles au Canada diminue significativement. L’amélioration des technologies fait que le coût des énergies vertes chute aussi. Évidemment, il y a un point de vue plus libéral où les prix vont réguler la situation de la manière la plus efficace. Mais je crois que l’intervention gouvernementale a sa place : si on n’intervient pas du tout, les gens risquent notamment de ne pas diminuer assez leur consommation d’énergies fossiles, entre autre. La réglementation au sujet de l’obsolescence programmée en Europe montre qu’intervenir est nécessaire et pertinent. Il y aussi une façon plus intelligente de récupérer les déchets via le compost et le recyclage et des innovations dans ces domaines vont survenir sous l’action du marché qui amènera les ressources à être utilisées de manière optimale.

TC- Considérant l’importance croissante des services dans l’économie, une croissance économique ne signifie pas nécessairement qu’on produit plus de biens. Produire plus de bien sans polluer davantage serait envisageable. Il serait même possible que le PIB augmente et que notre empreinte écologique diminue. La croissance économique n’est pas fondamentalement négative pour l’environnement. En effet, des entreprises peuvent exercer des activités de décontamination, d'amélioration de la qualité de l'eau ou de l'air. De la même façon, elles peuvent se spécialiser dans la gestion de projets environnementaux en offrant à d'autres entreprises la possibilité d'améliorer leur marge de profit tout en réduisant leur impact écologique.

La décroissance, ce n’est pas vendeur. Pour amorcer un mouvement de société, il faut considérer cet aspect-là. La décroissance, c’est accepter d’avoir moins d’argent et de moins consommer. Se faire dire ça, ça ne passerait pas considérant que la consommation a remplacé la spiritualité… On ferait mieux d’aller chercher les gens en leur demandant de poser des gestes qui accroissent leur pouvoir d’achat.

OC- La culture était auparavant dominée par la religion et les gens faisaient peu de cas de leur niveau de vie matériel. Je crois que la survalorisation de l’économie repose majoritairement sur le consensus qui se dessine à l’effet de l’importance que l’humain accorde à ses conditions matérielles d’existence. C’est une des rares choses qui est encore commune à tous et à toutes. Cela explique partiellement pourquoi cet aspect est si valorisé.

 

Capitaine Licence, notre héros à tous, nous rappelle que l'image provient du site: http://www.stars-music.fr/shure-sm58-lc.html 

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