Le règne des multinationales

Auteur: 
Alexis R. Chevalier

Résumé de la conférence d’Alain Denault, docteur en philosophie et professeur à l’Université Paris-VIII, donnée le 12 octobre dernier au Cégep de Sherbrooke,

Denault est reconnu pour ses luttes contre les compagnies minières canadiennes (Barrick Gold et Banro notamment) et les paradis fiscaux.

 

Vide légal

Selon Alain Denault (2017), la délocalisation est pratiquée par les multinationales dans le but de jouir du vide légal qui existe dans les pays choisis pour installer ses activités. Par exemple, le cadre judiciaire et financier au Canada pour le secteur minier est « ultra-permissif » (Denault, 2017), ce qui explique pourquoi de nombreuses minières y ont leur siège social. Dans cette optique, la mondialisation est vue comme l’action de légaliser dans monde ce qui est illégal chez soi.

Alors que les multinationales comme la pétrolière Total se réclament de la légalité, il souligne qu’une stricte application du Droit ne mène pas nécessairement au respect de la justice. Les déversements de pétroles dans le golfe du Mexique par BP et ceux qui surviennent chaque année dans le Delta du Niger montrent que celles-ci jouent davantage dans le vide juridique que sur le terrain de la justice qui est définie selon Émile Durkheim par une conscience morale commune.

Dans son livre De quoi Total est-elle la somme ?, Denault a pris comme exemple d’une multinationale type, la pétrolière Total qui est active dans 130 pays et est évaluée à 2000 milliards d’euros en bourse en plus de faire des bénéfices de 8 à 14 milliards d’euros chaque an. Il estime que la réalité économique mondiale évolue trop vite pour le langage que nous utilisons pour la décrire. Résultats de recherche d'images pour « afrique »

 

Ainsi, il est important de comprendre qu’une multinationale ne représente pas une seule compagnie, mais des dizaines de filiales (c’est-à-dire des représentants nationaux de la franchise. Par exemple, les activités de Barrick Gold en Zambie sont gérées par une entreprise en Zambie).

Malgré une idée reçue, rien ne relie légalement les filiales entre elles. L’idée que la multinationale est un tout est une erreur. La filiale ne répond en fait que du droit du pays dans lequel elle réside. Il est impossible d’imposer une loi à toutes les filiales d’une transnationale.

Comme Denaul le remarque, il est toutefois possible qu’une filiale reçoive des fonds d’autres filiales, pour faire de la corruption par exemple. Alors que celle-ci peut jouir d’un support mondial, il est impossible d’exercer contre le réseau de filiales un contre-pouvoir au niveau du globe et donc de poursuivre ou d’imposer ce réseau.

L’Afrique et les multinationales

Beaucoup ont l’impression que l’aide des pays développés est plus grande que la valeur des ressources importées d’Afrique, mais ce n’est pas le cas. Il est d’ailleurs intéressant de savoir que l’Afrique verse dans les faits plus en capitaux à l’Occident que l’inverse selon Raymond Becker (in Denault, 2017).

De plus, un paternalisme néfaste, notamment sur la monnaie de nombreux pays africains, nuit à leur développement. La France, par exemple, a signé des ententes avec plusieurs pays africains au moment de leur indépendance qui font que : « le franc CFA a une parité fixe avec l’euro et les pays de la zone franc ont l’obligation de déposer 50 % de leurs réserves de change auprès du Trésor public français. » (Mbog, 2015)

 

Puissance et adaptation

Il en ressort que les firmes mondiales gagnent un pouvoir et une souveraineté privée qui s’impose, surtout dans des domaines névralgiques comme l’énergie (pétrolières notamment) et l’agroalimentaire. On remarque que les multinationales engendrent des crises à venir d’une part et se préparent à répondre à la demande venant de cette crise. Denault évoque deux cas de figure :

  1. Montsanto développe des OGM et les vend à travers le monde en plus de travailler sur un important secteur d’agriculture biologique.

  2. La pétrolière française Total épuise les gisements pétrolifères tout en investissant massivement pour la recherche et le développement de technologies dites « vertes » (les énergies renouvelables).

De cette manière, les multinationales sont insensibles à de nombreux changements de la situation économique. De plus, leur tendance à contrôler chaque étape de la production (de l’extraction, à la transformation, à la vente) les rend très adaptatives de par la multitude de ressources dont elles disposent (ressources humaines, installations industrielles, etc.).

Ainsi, on remarque de lorsque les prix du pétrole chutent, une pétrolière produira des dérivés pétrochimiques (pneus, engrais, huile à moteur, etc.) puisque la matière première sera peu coûteuse. À l’inverse, si le prix du pétrole bondit, la section d’exploitation des puits de la multinationale va intensifier ses activités.

Collusion entre politique et multinationales

La Caisse de dépôt et placement du Québec investit actuellement plus en Alberta pour les infrastructures pétrolières qu’au Québec (Denault, 2017, Shields, 2017).

Selon Alexandre Shields (2017), « les avoirs du principal investisseur institutionnel du Québec dans ce secteur atteignait ainsi 16,7 milliards de dollars à la fin de 2016. »  et « un peu plus de la moitié des placements dans le secteur pétrolier et gazier se trouveraient dans des entreprises liées à l’exploitation du pétrole des sables bitumineux. Les avoirs du gestionnaire de régimes de retraite de millions de Québécois s’y élevaient à 8,4 milliards de dollars à la fin 2016. » Alors que pour Éric Pineault, professeur de sociologie à l’UQAM, la caisse aurait dû se désinvestir des industries émettrices de CO2. Celle-ci estime que ses choix sont le plus à même de minimiser les impacts écologiques tout en répondant à la demande.

Alain Denault explique cette orientation des investissements par les étroits liens entre les Desmarais et la CDPQ et l’ancien siège que ce dernier avait occupé au conseil d’administration de Total, la société pétrolière. Il suggère aussi que le fait que le nouveau recteur de l’École polytechnique de Montréal vienne de Total n’est pas sans hasard. Le philosophe continue en affirmant que les élus sont les serviteurs d’une oligarchie composée de gens de la haute finance et des industries. Il est d’ailleurs intéressant de voir que les trois ministères au Québec ayant le plus de budget sont toujours occupés par des hommes venant du même groupe social, ayant très souvent siégé dans un conseil d’administration de grande entreprise ou allant y siéger directement après leurs mandats en tant que ministre.

Néanmoins, le désinvestissement du pétrole n’est pas uniquement promu par la gauche. En effet, la famille Rockerfeller, illustre investisseur du secteur pétrolier a liquidé en 2016 la totalité de ses avoirs dans Exxonmobil, expliquant ce geste par « l’attitude moralement répréhensible » de la multinationale. (Lauer, 2016)

La loi naturelle du marché

Denault trouve troublant que la loi du marché soit considérée aussi immuable que des lois naturelles comme celle de la gravitation universelle. Il affirme que derrière ce discours se voulant pragmatique, on retrouve tout de même un régime idéologique qui promeut la distribution de dividendes et un transfert de pouvoir des États vers les entreprises. Refuser ce discours ambiant revient pour un élu à se mettre à dos le pouvoir corporatiste.

Ce discours ambiant se nourrit de la participation de tous. Par exemple, les plans d’urbanisme proposés il y a 50 ans par les fabricants d’automobiles ont mené au recours systématique de l’auto pour se déplacer dans le but de stimuler la demande pour l’acier et le pétrole entre autres. (Bergeron, 1999). Il est idyllique de penser que changer les dirigeants (politiques ou des entreprises) réglera le problème puisque le contexte dans lequel ils évoluent les dirige naturellement vers des actions qui maintiennent ce système. C’est donc un pouvoir indécapitable puisqu’il fonctionne seul. En fait, il faudrait que les politiciens et les fonctionnaires aient une haute opinion de leur fonction, bref qu’ils souhaitent œuvrer pour le bien commun. Malheureusement, selon Denault (2017), un politicien ou une politicienne ayant cet attribut sera éjecté(e) très rapidement du pouvoir, étant jugé déviant. La vision pragmatique implique aussi de mettre sous pression les travailleurs et l’environnement pour dégager des bénéfices maximaux distribués aux actionnaires. Selon Denault, la bourse a perdu son but premier qui était de financer des entreprises. Elle ne vise maintenant qu’à verser le plus de dividende possible.

Du point de vue de Denault, il est insupportable pour un État démocratique que le contrôle de secteurs névralgiques comme l’agroalimentaire, les transports et les produits pharmaceutiques soit concentré en si peu de mains. Ce sont tous ces travers des multinationales qui ont mené aux manifestations de Seattle contre l’OMC (Organisation mondiale du commerce).

 

« Le problème des multinationales, ce sont les multinationales » -Denault

 

Denault dit explicitement qu’il serait préférable d’abolir de telles organisations, mais reconnait dans un même souffle que c’est tout bonnement impossible. Il propose donc :

  1. De faire des multinationales des sujets de droit au point de vue international;

  2. De ventiler les données de chacune des filiales (rendre publics les actifs);

  3. De créer un ministère de la Justice qui soit réellement indépendant.

 Bien que les institutions restent publiques malgré la tendance néolibérale lourde de la mondialisation, le philosophe avance que la privatisation des services à l’intérieur de celles-ci  est une façon pernicieuse d’arriver au même point. Comptabilité, sécurité, nettoyage : tous ces services peuvent être offerts par des multinationales. Peu de gens au Cégep savent que c’est GardaWorld, entreprise dont les mercenaires ont été engagés pour se battre en Irak au tournant des années 2000, qui assure la sécurité. (Pallister, 2007) C’est d’ailleurs le cas dans d’autres Cégeps, entre autres au Cégep du Vieux-Montréal. Nécessairement, de par le profit que rapporterait ces activités aux transnationales, les institutions publiques verraient leur dépenses augmenter  tout en recevant un service similaire.

Évasion fiscale

Lorsqu’il en vient à parler d’évasion fiscale, Denault déplore que les paradis fiscaux légifèrent sur la fiscalité de tous les pays sauf sur la leur. En effet, les Bahamas et La Barbade autorisent n’importe qui à venir déposer des fonds dans leurs banques, mais ne souhaitent aucunement savoir d’où vient cet argent, à quoi sert-il, etc.

Il est d’ailleurs regrettable que Justin Trudeau ainsi que tous les libéraux et les conservateurs aient voté contre la motion M-42 le 26 octobre 2016 alors que cette motion dénonçait des amendements du règlement 5907 qui légalise 22 autres paradis fiscaux depuis 2009, la Barbade l’étant déjà depuis une vingtaine d’années. Cela montre quelle est l’influence réelle des banques sur les choix que nous font prendre les députés. Pourtant, les amendements du règlement 5907 sont possiblement illégaux et n’ont jamais été débattus en chambre. Le gouvernement du Québec pourrait les contester devant les tribunaux comme le propose l’ancien professeur d’économie au Cégep de Lanaudière  et maintenant député de Joliette pour le Bloc Québécois, Gabriel Sainte-Marie. (Sainte-Marie, 2016)(Lévesque, 2016)

Le cas Junex

Interrogée par une auditrice sur les emplois que Junex rapporte en Gaspésie par ses activités, Denault a expliqué que le conseil d’administration n’avait pas présentement les ressources pour envisager exploiter et qu’il ne fait que collecter les  millions que le gouvernement lui donne sans justifier ces transferts par des activités.

 

 

Sources

Bergeron, Richard, « Le livre noir de l’automobile », Éditions Hypothèse, Montréal, 1999

Denault, Alain, « Conférence sur son livre De quoi Total est-elle la somme ? », Conférence donnée au Cégep de Sherbrooke le 12 octobre 2017

Lauer, Stéphane, « Divorce définitif entre les héritiers Rockerfeller et l’industrie pétrolière », Le

Monde, 24 mars 2016

Lévesque, Catherine, « Évasion fiscale : le Bloc Québécois veut s’attaquer aux coquilles vides de la Barbade », Huffington Post, 13 avril 2016

Mbog, Raoul, « Le franc CFA freine le développement de l’Afrique », Le Monde Afrique, 8 juillet 2015

Pallister, David, « Irak. Le jackpot des mercenaires. », The Guardian, 30 mai 2007

Sainte-Marie, Gabriel, « Paradis fiscaux : la permission de Trudeau », Le Devoir, 2 novembre 2016

 Shields, Alexandre, « Les énergies fossiles séduisent la caisse de dépôt », Le Devoir, 25 mai 2017

 

Capitaine Licence, notre héros à tous, nous rappelle que cette image provient du site : http://montreal.carpediem.cd/events/2712620-conf-rence-dalain-deneault-d...

 

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