Réponse à Richard Martineau: aucun lien entre le terrorisme et la pauvreté?

Auteur: 
Sachel Cardi-Bissonnette

 

 

Chers étudiants.es, vous avez peut-être lu la chronique du 28 mai 2017 de Richard Martineau, un éminent journaliste du Journal de Montréal. Je viens personnellement de le lire, chocolat chaud en main, et je vous invite fortement à en faire de même, au lien suivant : http://www.journaldemontreal.com/2017/05/28/faire-sauter-la-planete

Non, sans joke, lisez ça.

Dès le départ, il s'exclame, de manière très martinesque :

« De toutes les bêtises que l’on peut entendre au sujet des terroristes islamistes, la pire est que c’est la pauvreté et l’exclusion sociale qui poussent de pauvres musulmans vers l’extrémisme religieux. »

Selon lui, malgré ce que les marxistes, gauchistes et libéraux (comme dans libéralisme politique, pas PLQ) veulent vous faire croire, les extrémistes se radicalisent, combattent et se font exploser parce que «ces gens sont animés de pulsions de mort». Bref, ce sont des malades mentaux, qui ne cherchent pas à améliorer leur sort mais à regarder le monde brûler. Cas réglé. Do you want to know how I got these scars?

Martineau vous fournit même quelques ‘’preuves’’ :

-Ben Laden et sa famille ne sont pas pauvres, mais sont de richissimes géants du pétrole saoudien;

-L’attentat de Manchester a eu lieu dans un pays (le Royaume-Uni) extrêmement tolérant à l’égard de la communauté musulmane, et pourtant il a eu lieu;

-Les auteurs de l’attentat du 11 septembre 2001 faisaient partie de la classe moyenne supérieure;

-Une majorité des cadres de Daesh, selon la Banque mondiale, viennent des universités.

N’est-il donc pas raisonnable de penser que le terrorisme n’est pas une affaire de classes et de misère sociale, mais que ça découle simplement d’une (forte) détresse psychologique? 

J’avoue que c’est pratique de vouloir résumer une situation complexe en disant «fuck it, ils sont fous!» Et il y a indéniablement une folie monstrueuse dans les politiques de l'ÉI.

 

Mais c'est trop simple. Ça serait également très facile d'expliquer la montée du nazisme dans les années 1930 en affirmant que la proportion de schizophrènes en Allemagne était plus élevée que dans les autres pays à ce moment-là. Ça serait ignorer tous les facteurs sociaux, économiques et idéologiques impliqués. 

Laissez-moi d’abord répondre aux arguments de l’adroit journaliste. Une étude du groupe  International Alert mentionnée dans le journal britannique  The Guardian indique qu’en Syrie, un des deux bastions de l’État Islamique, ce sont les jeunes de 12 à 24 ans hors de l’école, séparés de leur familles ou réfugiés sans attaches familiales qui sont les plus susceptibles de s’engager, volontairement, comme guerrier de l’ÉI.  

Contrairement à la thèse martinesque, cette même étude, basée sur des entrevues avec plus de 300 jeunes syriens, indique que ce sont la pauvreté, le désespoir et le désir de vengeance qui poussent ces jeunes à s’enrôler, et que la ferveur religieuse est un facteur négligeable.

‘’Au mieux’’, l’idéologie et la religion jouent un second rôle de justification morale. La détresse de ces jeunes, causée par la destruction des structures sociales et politiques, l’indigence et le désir de s’intégrer à une communauté.

Certains ‘’rebelles’’ syriens, qui s’opposent corps et âme au dictateur Bachar el-Assad, effrayés par la perspective d’une victoire de l’autocrate et séduits par la force de frappe et les moyens financiers de l’ÉI, joignent également l’organisation jihadiste.

Une étude faite par l’organisation Arab Youth Survey (non pas une jeunesse hitlérienne arabe mais bien un organisme étudiant la jeunesse du monde arabo-musulman) de 2016 visant la jeunesse de 18 à 24 ans dans 16 pays arabes rapporte que le manque de travail et d’espoir envers l’avenir sont les principaux facteurs de radicalisation de la jeunesse arabe dans 8 de ces 16 pays, et non pas l’extrémisme religieux, qui sert plutôt de catalyseur.

Un phénomène semblable peut être constaté en Occident, où l’État islamique recrute des musulmans comme des non-musulmans qu’ils radicalisent. Il est vrai que les cibles (près de 500 aux Royaume-Uni, environ 150 au Canada, des débuts de l’ÉI à 2014) sont en majeure partie des jeunes aux études et que beaucoup de ses radicalisés proviennent de pays où l’égalité économique est relativement élevée (Belgique, Finlande…), mais ces jeunes connaissent souvent des difficultés avec leur environnement social et leur estime d'eux-mêmes. Mubin Shaikh, un ex-recruteur de l’ÉI à Toronto, décrit ses «cibles» de choix : « les gens qui s’y connaissaient peu en religion, les gens récemment convertis, parce que les convertis éprouvent souvent des problèmes avec leurs parents à la maison, donc ils avaient plus de chance de nous tenir compagnie.» ( http://www.ibtimes.com/isis-recruiting-westerners-how-islamic-state-goes-after-non-muslims-recent-converts-west-1680076 ), traduction libre.

Une étude de la Kellog school of management northwestern University ( http://www.kellogg.northwestern.edu/faculty/benmelech/html/BenmelechPapers/ISIS_April_13_2016_Effi_final.pdf ) réfute les arguments pointant l’inégalité économique en rappelant que des pays économiquement égalitaires comme la Finlande, la Belgique et l’Autriche fournissent le gros des guerriers occidentaux de l’ÉI, et accuse plutôt l’isolation des communautés et les difficultés d’intégration à la majorité homogène comme principaux facteurs de radicalisation. Cet argumentaire laisse perplexe lorsque nous pensons à l’attentat de Manchester, où un britannique d’origine libyenne s’est fait sauté dans un des pays les plus conciliants (le voile intégral est totalement accepté et des dizaines de tribunaux de la charia fonctionnent légalement) envers les communautés musulmanes. 

Du reste, les combattants occidentaux constituent une minorité des forces armées de Daesh : sur 80 000 à 200 000 combattants à son apogée militaire (les estimations varient), à peu près 25 000 guerriers proviennent d’un pays à l’extérieur de l’Irak et de la Syrie (ce qui inclut plusieurs pays non-occidentaux comme le Liban, le Kurdistan, l’Arabie Saoudite…)

Notre vision du monde islamique a été ternie par au moins deux décennies de relations désastreuses. Et pourtant, il fut un temps où certains pays comme l’Iran possédaient une classe ouvrière et étudiante active et prête à changer le monde pour le mieux. La révolution iranienne de 1979 donna l’occasion à des mouvements ouvriers de masse, des organisations étudiantes et des leaders religieux d’organiser grèves et manifestations pour renverser le dictateur («shah», ou empereur), qui lui-même avait renversé l’administration nationaliste du premier ministre -élu- Mohammad Mossadegh. Le shah fut renversé, la faction de l’Ayatollah Khomeiny vainquit les autres factions et prit le pouvoir, justifiant sa politique et galvanisant ses supporteurs avec un discours religieux. Le fondamentalisme religieux ne fut pas la cause de la révolution, mais Khomeiny utilisa les volontés de changement et les misères du peuple (lutte de classes? Horreur!) pour consolider son pouvoir. (Harman, 1999)

Il est donc bien vrai que les leaders de Daesh, ceux qui le financent ne sont certainement pas de pauvres opprimés radicalisés par l’indigence. Cependant, je crois que c’est déraisonnable d'ignorer que ces leaders utilisent la volonté de changement, la pauvreté et la misère humaine (je parle ici de misère économique et physique comme psychologique) pour parvenir à leurs fins. Daesh représente la mort et la folie humaine, mais aussi une certaine opportunité pour des gens brutalisés. Et oui, dans un schéma qui nous est familier, les riches se retrouvent au dessus (les «cadres» et les dirigeants).

Traitez-moi de sale gauchiste si vous voulez, je dis simplement que, extrapolation comme ça, dans un monde de parfaite égalité sociale, économique et politique, l’État Islamique pognerait pas fort fort, que les maladies mentales aient disparues ou pas.

Mais qu’est-ce que j’en sais?  Peut-être suis-je moi-même un fou.

 

 

 

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