Hey, la p’tite ! Analyse partisane d’une expression de séduction courante

Auteur: 
Joel Ladry, étudiant en Sciences, lettres et arts

 

[Note de la rédaction: nous présentons nos excuses d'avance à tous les mâles légèrement sexistes adeptes de bières accessibles qui lisent cet article. Votre communauté est un pilier du Québec moderne, un pilier qui sent d'ailleurs très fort, comme votre haleine virile et patriotique. Aussi, voici Khal Drogo.]

 

Un soir, je parlais avec une amie. Elle travaille dans un restaurant-minute près du centre-ville de Sherbrooke et m’a raconté une expérience désagréable, mais familière, qu’elle a vécue.

Pour entrer dans l’histoire, je veux définir ce que j’entendrai par mâle. Le terme mâle désignera ici le rôle interactionnel que se prête un homme pour tenter de séduire une femme, surtout lors de soirées, ainsi que la personne qui se donne ce rôle.

*

Impossible de sortir, dans un bar, sans être entouré.e de mâles. De loin, ils peuvent se reconnaître assez facilement : ils sont attablés ensemble autour de leurs bières, portent souvent des vêtements qu’ils trouvent cool, mais qui sont en fait le reflet de leur manque d’originalité et des valeurs consuméristes et capitalistes qu’ils endossent.

Enfin, un portrait commence à se dessiner, mais on sait que les apparences sont parfois trompeuses. Le mâle confirmé est celui qui ne s’intéressera, de manière « authentique » (j’ai mis des guillemets, car cet intérêt ne l’est évidemment pas), qu’aux belles femmes qui passent devant lui.  

C’est-à-dire que les amis du mâle ont pour lui un intérêt, mais celui-ci est minimal en raison de leur inaptitude à une communication authentique, honnête et aimante. Toutes les autres personnes qui le croisent ne sont souvent même pas dignes de cette forme minimale de leur intérêt, à part bien sûr les jolies femmes qu’ils croisent.

Bien entendu, l’intérêt qu’ils lui portent n’en est pas un envers la personnalité de l’objet de leur désir ; ils essaieront de manier cette impression dans un bar comme le Siboire, mais n’en prendront même pas la peine dans des débits de boisson comme La Petite Grenouille ou La Commission des liqueurs, car c’est inutile là-bas. Leur désir d’interagir naît, évidemment, de ce que j’appelle les possibilités du corps féminin.

*

Pour en revenir à l’histoire de mon amie, elle travaillait dans le restaurant tard le soir et, à cette heure, la clientèle laisse beaucoup à désirer. Un mâle, tel que je l’ai défini, est entré et lui a commandé quelque chose. Il était évidemment intoxiqué et lui a ensuite dit :

« Salut, ma p’tite. J’te dis que, si je t’avais rencontré plus tôt, je ne serais plus célibataire ce soir. »

Pour moi, le message de ce mâle est aussi vulgaire que la forme qu’il a pris dans ces mots. Cependant, ce que je trouve particulièrement incroyable, c’est qu’alors qu’il insultait carrément mon amie et bafouait les fondements du féminisme, il pensait qu’il était en train de provoquer chez elle des réactions de désir qui pourraient éventuellement la séduire. Dans son esprit, elle était une espèce de pantin à qui il suffisait de refiler quelque pick-up lines (sans originalité) pour la convaincre qu’il était son homme.

Lorsqu’un homme fait quelque chose de semblable à une femme, il insulte donc non seulement sa condition de femme, mais aussi son intelligence.

Mettant de côté cette histoire, je veux en retenir l’expression « p’tite », que j’ai souvent entendue, à des fins d’examen. Je ne la prononcerais jamais moi-même, car elle me semble absolument crasse et vulgaire sur un plan superficiel. Elle devient carrément révoltante si on daigne se pencher sur le sens qu’elle véhicule.

C’est une idée très répandue, et qui me semble véridique, que nous sommes dans une société qui, fréquemment, transforme symboliquement la femme en objet pouvant être utilisé comme instrument pour parvenir aux fins sexuelles des hommes qui la désirent. Je pense que, lorsqu’on désigne une femme avec l’expression « p’tite », on la transforme en un objet destiné à la consommation. Comparez, par exemple, ces deux phrases :

« Hey, viens chez moi, on va boire une couple de Cokes ensemble. »

« Hey, viens avec moi à La P’tite Gre, on va se pogner des p’tites. »

Ensuite, je trouve le choix de mot tout à fait dégradant ! La grandeur est toujours une question relative ; rien n’est petit ou grand en soi, mais seulement en relation à autre chose. Je pense qu’en désignant des femmes de « p’tites », les hommes qui le font sont en train de mettre en relation la grandeur de ces femmes avec la leur.

Sur un plan purement physique, il n’y a rien, vraiment, de mal à ce qu’un homme constate qu’une femme est plus petite que lui. Par contre, cette expression est plutôt d’ordre idéel et symbolique. Il introduit une notion de pouvoir : la femme qu’il s’apprête à séduire est, pour le mâle qui la désigne de « p’tite », plus faible que lui.

Une des grandes leçons de la psychologie et de la linguistique, c’est que le langage est créateur de réalité. C’est une idée que j’emprunte à ceux qui m’ont déjà parlé du psychologue américain, Paul Watzlawick. En continuant de tolérer l’usage de telles expressions, on tolère aussi le maintien d’une réalité oppressante pour les femmes dans le domaine de la séduction.

*

 

Les femmes qui subissent ces formes d’oppression ont un droit à l’indignation. Cela étant dit, je les encourage par ailleurs à compléter leur réflexion en sachant qu’elles ne sont pas que des victimes d’agresseurs. Elles sont aussi des victimes de victimes ! Un homme qui traite une femme de « p’tite » a certainement subi un processus de socialisation dysfonctionnel qui lui a présenté ce mode d’interaction séductionnelle comme étant non seulement normal, mais aussi souhaitable. Par contre, ceci n’est évidemment pas une invitation à tolérer l’intolérable… 

 

Capitaine License, notre héros à tous, nous rappelle que l'image de Khal Drogo nous vient de Loretta Donelan, à https://www.bustle.com/articles/182368-8-clues-that-khal-drogo-is-coming...

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